Systèmes locaux de savoir : personne, environnements, rituels, objets


Responsable : Pascale Bonnemère

L’expression « systèmes locaux de savoir » est entendue ici au sens large ; elle fait référence à la fois à des connaissances que les membres d’une société se transmettent explicitement, comme celles relevant de ce que les anthropologues appellent les ethnosciences, et à d’autres qui sont l’objet d’une transmission empruntant des voies où la parole n’est qu’une modalité, parmi d’autres, d’accès à une connaissance. C’est le cas de nombreux rituels qui ponctuent le cycle de l’existence lors desquels les participants assistent à des saynètes mettant en scène des histoires et des interactions qui ne sont pas explicitées, ou vivent des expériences sans qu’aucun commentaire soit apporté. Ils n’en développent pas moins des idées sur la personne, les relations entre hommes et femmes et la parenté (entre autres) qui sont peut-être difficiles à exprimer sous la forme d’un savoir formalisé, parce qu’elles n’ont pas toujours été transmises comme tel, mais qui leur permettent de se conduire en adéquation avec les règles en vigueur dans leur société.

Les systèmes locaux de savoir qui seront étudiés par le CREDO pendant le quadriennal 2012-2015, concernent trois grands domaines de la vie sociale : I) les relations avec l’environnement naturel, en l’occurrence dans plusieurs régions de l’Australie, où se mêlent connaissances transmises oralement au sein de la communauté et savoirs occidentaux appris à l’école ; II) les représentations relevant d’une anthropologie de la « personne », essentiellement en Mélanésie et en Polynésie, et dans lesquelles le genre et la parenté occupent une place centrale ; III) les rituels, ces contextes de transmission particuliers, à l’issue desquels les individus changent de statut (rites du cycle de vie), accèdent à une charge particulière (intronisation), ou voient leurs relations avec les défunts transformées.

Analyser des matériaux ethnographiques permettant d’accéder à ces systèmes de savoirs implique le plus souvent d’intégrer la réflexion à des débats théoriques en cours ou d’adopter une perspective comparative et parfois transdisciplinaire. Pour ne donner que quelques exemples, les travaux des chercheurs du CREDO contribueront à mieux comprendre ce qui fait la spécificité des actes rituels (par rapport aux actes techniques), et participeront à une réflexion critique sur la théorie émise par M. Strathern de la personne relationnelle et de son caractère « dividuel », ou encore feront avancer la réflexion mêlant anthropologie de l’art et anthropologie cognitive pour mieux comprendre l’action, l’efficacité et les considérations esthétiques « emiques » sur les objets qui sont manipulés lors des rituels.


I) Relations avec l’environnement naturel

 

I.1) Des savoirs sur l’environnement naturel dans un monde en transformation : exemples australiens

Laurent Dousset propose d’ouvrir un chantier lourdement négligé pour les sociétés australiennes, et en particulier celles du Désert de l'Ouest, celui des savoirs locaux sur les espèces animales et leurs biotopes. A partir d’un inventaire élémentaire entamé en 2002, il s’agira d’approfondir cette enquête et de répertorier les définitions « emiques » de la diversité de la faune et de les mettre en relation avec l’identification et la classification des biotopes selon les conceptions locales. Cet inventaire ethnozoologique, qui suivra un cheminement mythologique car c’est par ce biais que les savoirs sont transmis de génération en génération, sera mis en perspective avec l’émergence de certains discours dominants dans les communautés dites « traditionnelles » de ce bloc culturel. Dans un premier temps, l’appauvrissement flagrant de la diversité des espèces endémiques fut associé à l’introduction d’une espèce concurrente, le lapin. Dans un second temps et très récemment, le concept de « changement climatique » est avancé par les acteurs eux-mêmes comme ayant une influence considérable sur leur capacité à inventorier et à transmettre leurs savoirs. Dans les deux cas, c’est en opposition à l’Occident que les Aborigènes semblent évaluer leur capacité à reproduire les savoirs locaux.

Élodie Fache étudiera les effets de la réinterprétation et la formalisation de responsabilités coutumières aborigènes relatives à l’environnement « naturel » en emplois (au sens occidental du terme) de services environnementaux, au travers d’un travail de terrain de longue durée à Ngukurr, communauté aborigène de la Terre d’Arnhem (Territoire du Nord). Les emplois de rangers, ou éco-gardes, aborigènes visent à articuler les aspirations locales découlant de relations multidimensionnelles et complexes avec la terre, à des enjeux nationaux et globaux d’ordre économique et écologique (développement d’une économie aborigène durable, réchauffement climatique, biodiversité). Il s’agira d’analyser les processus de médiation relatifs aux activités et au statut des rangers aborigènes, censés représenter la fusion des « connaissances écologiques traditionnelles » avec les connaissances scientifiques occidentales, et érigés en spécialistes de la « gestion des ressources naturelles ».

Quant aux recherches de Virginie Bernard (voir aussi thème 1) elles portent sur les activités de l’association familiale Yaraguia dont les membres sont des descendants de la tribu des Aborigènes Nyungar Ballardong (sud-ouest de l’Australie Occidentale). Sous la tutelle de l’organisation gouvernementale « Indigenous Land Corporation », l’association tente de développer une activité agricole « non traditionnelle », au sens occidental du terme, sur Avondale Park, une propriété située dans l’Avon Valley. Il s’agira d’étudier les manières de faire et de penser de Yaraguia concernant les techniques de reforestation et de gestion de la propriété et ses conceptions de l’environnement et de la terre.

I.2) Une analyse sémantique des concepts-clefs renvoyant à la notion de « loi » mythique en langue dalabon,

Maïa Ponsonnet, philosophe de formation, se consacre essentiellement, depuis 2007, à la documentation de la langue dalabon (Terre d’Arnhem, Australie du Nord), qui est menacée. À partir de données déjà recueillies, elle produira des descriptions et analyses détaillées de concepts clefs qui renvoient à la notion de « loi » mythique et posent ainsi le cadre des conceptions et pratiques du savoir dans cette région. Cette notion correspond à ce que de nombreux anthropologues ont appelé « Dreamtime » ou « Temps du rêve », sans nécessairement produire d’analyses sémantiques ou pragmatiques de ces concepts et de leurs usages. En dalabon, plusieurs termes permettent de faire référence à cette loi mythique. Ils se différencient par leurs contextes d’usage, leurs connotations, leurs étymologies. Ce chercheur analysera les caractéristiques de chacun de ces termes et les dynamiques du savoir et des règles qui en découlent. L’analyse se fondera sur l’étude de la langue dalabon et d’autres langues de la région.

I.3) Une analyse des savoirs sur la musique au Vanuatu

Les musiques du Vanuatu ont été assez peu étudiées en raison d’un nombre restreint de spécialistes. Les médias mettent en valeur les aspects « spectaculaires » ou « archaïques » des rituels et des cérémonies du Vanuatu, notamment des danses en costumes traditionnels, et délaissent la musique, qui semble décevoir le visiteur occidental. Si la palette des instruments de musique utilisés au Vanuatu peut sembler en effet assez réduite, c’est sur d’autres niveaux qu’il faut chercher la richesse des musiques traditionnelles de l’archipel. Monika Stern propose de poursuivre ses recherches sur les musiques du nord de l’archipel en approfondissant des aspects pertinents, à savoir les échelles musicales, les systèmes des rythmes tambourinés, les langues utilisées dans les chants, les catégorisations locales des danses et des chants, les échanges des répertoires entre les régions, les droits d’auteurs traditionnels et les lois qui les régissent, les transformations en cours. Elle envisage également de mener des comparaisons entre les théories locales existantes pour certaines caractéristiques musicales (un point de vue « emic ») et les résultats des analyses musicales à l’aide des méthodes occidentales adaptées (un point de vue « etic »).


II) Les représentations relevant d’une anthropologie de la « personne »

 

II.1) Statuts des hommes et des femmes

Dans son étude comparative de la personne en Polynésie, Serge Tcherkézoff organisera, avec des collègues des universités du Pacifique, des séminaires comparatifs sur les statuts accessibles respectivement aux femmes et aux hommes, en évaluant les mutations contemporaines aussi bien que celles des périodes passées. Les matériaux seront issus d’enquêtes de terrain à Samoa et de l’étude de sources écrites toutes comparées à d’autres situations. La distinction classique « Mélanésie/Polynésie », souvent invoquée dans ce domaine, sera elle-même évaluée au cours de cette comparaison.

Émilie Nolet étudiera la situation des femmes fidjiennes exerçant des responsabilités politiques à la fois dans la sphère traditionnelle (détention de titres de chefs plus ou moins importants) et dans la sphère nationale (responsabilités parlementaires, gouvernementales, dans des partis politiques). Comment, dans une société où le pouvoir politique échoit généralement aux hommes, des femmes parviennent-elles à se hisser à des positions d’influence (et lesquelles) ? À quelles pressions ou attentes particulières sont-elles alors exposées ? Quelle différence fait-on entre une position prééminente à l’intérieur d’une chefferie et une position nationale ? Comment leurs rôles d’épouses, de sœurs, interfèrent-ils avec ces responsabilités ? Observe-t-on une diversité régionale ou des transformations dans la manière de percevoir, aujourd’hui, le pouvoir politique des femmes ?

Françoise Douaire-Marsaudon compte achever les deux ouvrages personnels actuellement en cours de rédaction. Le premier (titre provisoire : L’insoutenable légèreté de la frontière entre les sexes. Le cas polynésien) porte sur la manière dont les sociétés polynésiennes de Tonga et de Wallis conçoivent et travaillent la dimension sexuée de la vie sociale et regroupe les analyses et les réflexions développées par ce chercheur au cours des dernières années sur la question du genre et de la sexualité en Polynésie occidentale. Le second (Fêtes d’abondance et jeux de sang. La fertilité, la guerre et la conjugaison des genres à Tonga et à Tahiti, XVIIème-XXème) a pour objet une discussion sur les notions de fertilité et de guerre (et leurs rapports à la question des sexes/genres), telles qu’elles se sont construites au sein des sociétés de Tonga et de Tahiti, du XVIIème au XXème siècle.

II.2) L’expression de la subjectivité et de la personne en Australie du nord

En dalabon comme dans de nombreuses langues australiennes, la subjectivité, qu’elle soit intellectuelle ou affective, est régulièrement décrite à l’aide de métaphores ou de métonymies relatives aux corps. Pour poursuivre l’exploration des conceptions de la « personne » dans les communautés aborigènes du nord de l’Australie, Maïa Ponsonnet se propose de documenter systématiquement le vocabulaire renvoyant, en langue dalabon, aux parties du corps, aux organes et aux mécanismes physiques ou biologiques. Sur la base de cette étude sémantique, elle s’attachera à décrire et à interpréter la manière dont le corps et ses descriptions sont mis en jeu dans les expressions et conceptions relatives à la « personne » en tant que sujet, en dalabon et dans d’autres langues du nord de l’Australie.

II.3) Une critique de la théorie de la « partibilité » de la personne de M. Strathern

Maintenant qu’elle a achevé la rédaction de son ouvrage, provisoirement intitulé L’agir pour autrui comme mode d’existence au monde : une analyse anthropologique d’un cycle rituel de la Nouvelle-Guinée, Pascale Bonnemère mettra un terme à des recherches menées depuis plusieurs années sur les rituels du cycle de vie et la construction de la personne chez les Ankave en rédigeant, d’une part, un document de synthèse dans le but de soutenir une HDR à l’École Pratique des Hautes Études (Paris) et, d’autre part, un article en anglais qui sera soumis à une revue généraliste anglaise ou américaine. Cet article présentera une critique déjà amorcée dans l’ouvrage cité de la théorie de M. Strathern présentée dans The Gender of the Gift sur la partibilité de la personne et les initiations masculines anga. Contrairement à ce que M. Strathern a avancé, les objets circulant entre les groupes ne représenteraient pas tant des parties de personnes que des capacités d’action. Notons que cette critique n’atteint pas son idée que les personnes sont des composés de relations. Ensuite, l’analyse des initiations ankave et baruya invalide son interprétation des flûtes d’un autre groupe anga, les Sambia, comme étant à la fois masculines et féminines. Là encore, ce ne serait pas les objets mais leur usage qui serait doté d’un genre. Notons que cette idée rejoint celle qu’elle avait émise dans sa réponse à Annette Weiner (1981) pour rendre compte de la situation des Melpa.

II.4) Créer de la parenté

Les îles Fidji ont donné lieu à des travaux fondateurs dans le champ de l’anthropologie de la parenté. Des auteurs comme Hocart, Sahlins ou Lévi-Strauss se sont intéressés en particulier à l’existence d’une relation cérémonielle clef entre l’oncle maternel et le neveu utérin, appelée relation vasu (qui se développe dans une société d’orientation patrilinéaire, où fut longtemps pratiqué le mariage entre cousins croisés). Cette relation est surtout mentionnée dans la littérature pour ses conséquences dans la sphère politique et sur les rapports entre chefferies au début de la période coloniale, où elle complexifiait les liens créés par le mariage, la distinction aîné/cadet, les différences hiérarchiques dérivant du rang et des conquêtes militaires. À partir d’enquêtes de terrain sur l’île principale de Viti Levu, Émilie Nolet étudiera comment cette relation vasu s’exprime dans le monde contemporain : quel sens a t-elle pour les acteurs sociaux, dans quels contextes est-elle mobilisée, comment peut-elle concurrencer les rapports hiérarchiques induits par l’aînesse ou la détention des titres familiaux ? Comment s’exprime-t-elle éventuellement dans le champ de la politique nationale ?

Simonne Pauwels analysera les liens de parenté dans les îles Lau (Fidji) à partir de leur mise en œuvre dans les rituels. La plupart sont conçus comme de véritables « potlach » destinés à étendre sa parenté le plus loin possible. Les échanges font revivre des liens distendus mais à condition qu'ils soient accompagnés de discours. Le don de parole et la présentation orale du don réactivent les liens de parenté qui risquaient de s’effacer des mémoires. Ainsi, il existe une distinction entre les parents auxquels on donne et ceux auxquels on donne et présente ses dons. Par ailleurs, celui auquel est donné l'honneur de présenter le don n'est pas celui qui donne. L'ensemble de ces distinctions contribue à une construction complexe de la personne.

Françoise Douaire-Marsaudon a le projet de reprendre et de développer l’étude des nomenclatures de parenté polynésiennes, à partir de l’analyse de vingt terminologies de cette aire culturelle. Ces nomenclatures constituent des systèmes de classification et de savoirs tout à fait fondamentaux pour les cultures qui les ont vu naître. Répertoriées sous l’appellation de systèmes de parenté de type « hawaïen », ces nomenclatures sont aujourd’hui les moins étudiées et donc les moins bien connues de tous les systèmes terminologiques de parenté. Cette étude se veut donc une contribution à la connaissance de ces nomenclatures de parenté.

II.5) La jeunesse et ses risques

Alice Servy étudiera les savoirs et pratiques des jeunes en matière de gestion des risques liés à l’activité sexuelle à Vanuatu. Il s’agira de montrer que l’augmentation du taux de relations sexuelles non-protégées enregistrée dans l’archipel est corrélée à la mésinformation ou la désinformation des jeunes, en ce qui concerne les méthodes contraceptives et les moyens de protection contre les Infections Sexuellement Transmissibles. Les corrélations entre savoirs et pratiques en matière de gestion des risques liés à la sexualité et les variables sociales, culturelles et contextuelles seront questionnées. L’approche et la méthode de recueil des données se fera de manière qualitative (observations, entretiens) et quantitative (recueil de données statistiques).

Yasmina Taerea poursuivra son étude sur le suicide en Polynésie française. Il s'agira, d'une part, de saisir les logiques et pratiques qui s'articulent autour du passage à l'acte suicidaire par des suicidants, ayant fait une tentative de suicide non-aboutie, et, d'autre part, d'observer s'il existe ou non une dimension culturelle qui caractériserait ce phénomène en Polynésie française. Elle s'appuiera sur les représentations et les comportements des jeunes Polynésiens suicidants ou récidivistes, présents dans les archipels de la Société, des Marquises et des Australes. Dans le prolongement de son mémoire de Master, elle tentera, avec les membres de l'association SOS Suicide, de construire un programme de prévention adapté à la population de Polynésie française à partir de leurs observations.

II.6) Une approche transdisciplinaire de la personne à Fidji

Lorenzo Brutti mettra à profit sa double compétence en anthropologie et en psychologie pour mener une étude transdisciplinaire des représentations sociales du trauma et de leur rôle dans la construction autochtone de la personne dans les sociétés fidjiennes (ouest de l’île de Viti Levu). Le but de la recherche sera de vérifier l’existence d’une relation possible entre exposition à la violence (iconographique, physique, verbale, sexuelle) et origine des troubles dissociatifs. Il se concentrera sur l’observation d’enfants et d’adultes traumatisés et étudiera leur intégration locale. Les interprétations traduisent ces phénomènes en termes d’envoûtement, d’ensorcellement ou de possession. Les recherches en psychotraumatologie ont mis en évidence une dissociation structurelle de la personnalité (Van der Hart) qui s’opère entre d’une part le système de défense de l’individu, qui contrôle les fonctions de la vie courante, et d’autre part les systèmes qui impliquent la gestion de la vie quotidienne et la survie de l’espèce. Il s’agira ici d’analyser le rôle d’un niveau intermédiaire, celui de la culture, dans la gestion et la représentation du trauma. L’analyse de ce niveau, qui se place entre les deux extrêmes de l’ontogenèse et de la phylogenèse, servira d’ébauche à un modèle heuristique transdisciplinaire (approche anthropologique, approche psychotraumathologique, exégèse autochtone) inspiré de l’anthropologie cognitive.

III) Le rituel


III.1) Des analyses ethnographiques et des réflexions comparatives

S’il a lieu au cours du quadriennal concerné, Simonne Pauwels observera et étudiera le rituel d'installation du chef suprême dans les îles Lau (Fidji). Par ailleurs, en étroite relation avec ses travaux sur les représentations de la personne et des échanges (voir plus haut), elle analysera les rituels organisés au moment de la naissance, du premier anniversaire d'un premier-né, à l’occasion de la présentation des enfants d’une sœur au groupe de leur mère, d’un mariage, et des funérailles et de la levée du deuil après cent jours.

Les matériaux ethnographiques que Pascale Bonnemère a recueillis chez les Baruya (Papouasie Nouvelle-Guinée) lui permettront d’avancer dans la réflexion comparative sur l’asymétrie des cycles de l’existence féminine et masculine, sur l’accent mis sur la primogéniture, et sur les catégories de parents investis dans les rituels d’initiation et de naissance. Le rôle des parents maternels dans le développement des enfants sera également comparé au sein de l’ensemble des groupes anga, à travers les pratiques d’échange de biens.

Dans l’étude comparative du rituel, Serge Tcherkézoff poursuivra son analyse du don polynésien. Il continuera de rassembler le dossier du cas samoan, déjà largement élaboré au cours du quadriennal précédent, et il posera la question de la comparaison au niveau de toute la région polynésienne, comparaison qui se heurte jusqu’à présent au fait que les cas de Tonga et de Samoa semblent diamétralement opposés, dans la terminologie et la pratique. Les matériaux seront à la fois issus d’enquêtes de terrain à Samoa et d’études de sources ethnographiques, anciennes et récentes, concernant les divers pays polynésiens.

Françoise Douaire-Marsaudon poursuivra un travail d’enquête de terrain commencé en 2009 sur le rituel des communions à Wallis. Instaurée par les missionnaires catholiques au XIXème siècle, la communion est célébrée dans cette société selon les canons de la coutume et consiste en particulier en des échanges de dons cérémoniels. Le mois d’octobre, et plus spécifiquement la semaine de la « retraite » des communiants, est le cadre temporel d’un événement collectif récurrent, d’une ampleur sans équivalent au sein de la vie rituelle wallisienne. Chaque famille (qui doit honorer généralement plusieurs communiants) est enrôlée dans la collecte, l’acheminement et la présentation des dons faits à la (aux) parenté(s) du(des) communiant(e-s). Outre que le rituel de la communion marque une étape importante dans le passage de l’enfance à l’adolescence, il mobilise aussi l’ensemble des relations (intra et inter) parentales qui sont discutées et renégociées à cette occasion. Par ailleurs, on interrogera l’aspect « potlatch contemporain » des dons cérémoniels tels qu’ils sont faits aujourd’hui à l’occasion des communions (en raison de la surenchère qui les caractérise).

Les recherches que poursuit Marc Tabani sur les néo-ritualisations visent à interroger le développement dans les sociétés du Pacifique Sud d’un ensemble d’activités rituelles conçues désormais comme spectacles, dont les référents religieux ont été relégués au profit d’affirmations culturelles et identitaires contemporaines. L’instrumentalisation de ces activités néo-rituelles à des fins politiques, juridiques ou commerciales, avec pour arrière-fond les politiques de patrimonialisation et d’institutionnalisation de la « culture » sera au centre de cette réflexion.

III.2) Du bon usage de l’interdisciplinarité en anthropologie du rituel

En appliquant à l’étude de deux types de rituels du cycle de vie les méthodes de la technologie culturelle (attention minutieuse aux modes d’action sur la matière, chaîne opératoire, étude des variantes et des relations systémiques, recherche de tâches « stratégiques »), Pierre Lemonnier poursuivra trois objectifs. D’abord, prendre au sérieux le programme de M. Mauss « technologue » en considérant les objets et les techniques comme un domaine de l’action humaine et des savoirs sans la compréhension duquel l’anthropologie est incomplète. Ensuite, remettre en cause ce credo de l’anthropologie du rituel qui consiste à définir celui-ci en l’opposant aux actes techniques, pour cette bonne raison que c’est souvent dans l’insécable mélange de rite et de technique (et de mythe, pour les exemples précédemment analysés par ce chercheur) que se situe le caractère distinctif de l’action rituelle. Enfin, reprendre le très ancien dossier des conditions d’objectification de relations sociales (M. Mauss, N. Munn et A. Weiner dans « From Words to objects to magic », 1983) en se demandant ce que les objets et, plus généralement, les actions matérielles ajoutent aux mots dans la manipulation de relations sociales. Pour la période considérée, ce chercheur considérera les rites masculins des Anga comme des chaînes opératoires d’un genre particulier, mêlant efficacité matérielle visible et efficacité « magique », en abordant les questions suivantes :

  • la liminalité et les rapports avec la mort dans les initiations masculines; les rapports entre initiations et deuil ; qu’est-ce que « tuer l’enfant » pendant les initiations ankave ?
  • le décalage entre discours explicite (acquérir de la force et du courage, ne pas fuir devant l’ennemi, gravir les arbres les plus hauts) et représentations implicites du processus d’initiation (une métamorphose des garçons mise en scène sur le thème de la gestation et de la croissance humaine) ;
  • l’analyse des initiations comme récits, en confrontant la dizaine de descriptions orales obtenues auprès d’autant d’informateurs sur une période de 12 ans (1982-1994) à ses propres observations des rites anga (baruya, 1979 et ankave, entre 1994 et 1998) ;
  • le découpage vernaculaire de l’action rituelle, avec l’idée d’y repérer des « étapes stratégiques » du type des tâches stratégiques en technologie culturelle ;
  • la latitude de variabilité des actions techniques et ses contextes, sachant que l’argument : « d’habitude on fait comme ci ou comme ça » est au cœur des commentaires des Ankave, tant sur leurs propres récits que dans le feu de l’action rituelle elle-même. Notons que ceci rejoint les travaux contemporains en anthropologie cognitive, qui s’interrogent sur la mémorisation (et la motivation) des séquences rituelles.


Les recherches de Sandra Revolon porteront sur les formes et les modalités des efficacités diverses que les Owa (est des îles Salomon) attribuent aux objets rituels qu’ils sculptent. Considérant les rituels comme des moments particuliers au cours desquels des relations sont évoquées et mises en scène afin de pouvoir les transformer, elle cherchera à décrire et à comprendre comment, chez les Owa, les images interviennent de manière spécifique dans ce processus. En premier lieu, il s’agira d’approfondir une réflexion déjà engagée sur la manière dont, dans un cadre rituel, des mécanismes visuels s’articulent à des représentations particulières pour créer des effets d’ordre émotionnel sur les contemplateurs. En second lieu, il s’agira d’élargir le champ de la recherche en tentant de mettre au jour, dans différents contextes, les réseaux de relations dont les objets rituels sont des manifestations temporaires, voire des agents, pour parler comme A. Gell : lors de la fabrication des objets (intervention des commanditaires des objets, des experts en sculpture qui les produisent et des ancêtres qui guident leurs gestes) ; lors de leur utilisation rituelle (où entrent en jeu les défunts, les experts en rituels et les clans qui rivalisent par l’intermédiaire de bigmen pour l’obtention de prestige) ; et une fois le rite achevé, par la réorganisation de relations sociales qui est l’un des résultats du rite. Ce faisant, et à la lumière de ces observations, cette chercheuse s’interrogera sur la part spécifique et irremplaçable tenue par les objets dans les transformations des relations sociales.

III.3) Une contribution à un débat théorique en cours

Depuis quelques années, s’est développé un débat très polémique sur l’héritage historique des mouvements politico-religieux connus en Mélanésie sous le nom de « cultes du Cargo ». À la faveur des nombreux revivalismes de ces mouvements millénaristes dans le Pacifique et de ses recherches de terrain sur le mouvement John Frum à Tanna, Marc Tabani tentera de faire le point sur les tenants et les aboutissants de ce débat, opposant des ethnologues considérant la notion de « Culte du Cargo » comme le gage d’une approche anthropologique ethnographiquement ancrée, à ceux qui considèrent que celle-ci, tout comme les phénomènes qu’elle vise à décrire, relèvent essentiellement d’une invention littéraire occidentale.